Sans surprise, le Parlement a définitivement adopté le 13 mai dernier le projet de loi « Création et Internet », plus connu sous le nom « HADOPI[1] » et soutenu par la Ministre de la culture, Christine Albanel.
Ceci fait suite à un feuilleton à rebondissements, les députés[2] ayant commencé par rejeter[3] le très controversé texte le 9 avril dernier, alors que les sénateurs avaient pourtant entériné les conclusions de la Commission mixte paritaire. Ce « rejet du texte HADOPI » tel que l’ont présenté les médias, n’était pas le rejet du projet du loi, mais le rejet du compromis élaboré par la Commission mixte paritaire. La procédure a donc été reprise là où elle s’était arrêtée. L’Assemblée nationale a donc a été à nouveau saisie du texte tel qu’il était à la fin de la première lecture[4]. Le texte a ensuite été transmis au Sénat qui l’a adopté à une large majorité[5] sans modification (vote dit « conforme »).
Ce projet de loi vise à instaurer la « riposte graduée » contre les internautes qui se livrent à des échanges de fichiers numériques protégés par le droit d’auteur, sans autorisation. Ce dispositif était prévu par le rapport sur « la lutte contre le téléchargement illicite » rendu par Denis Olivennes[6] à Nicolas Sarkozy, seul candidat à la présidentielle à s’être saisi de cette question comme enjeu de campagne. Ce dispositif consiste en une suspension de la connexion internet après l’envoi de deux avertissements aux contrevenants.
Si plusieurs artistes ont pris position en faveur de cette loi, arguant qu’elle les protège du pillage organisé de leurs œuvres par les nouveaux acteurs de l’internet, d’autres ont rallié la position de la « Quadrature du net », un groupe de réflexion qui prône la mise en place d’une contribution destinée à financer la création et les artistes, en échange de l’extension aux réseaux de liberté de copie privée des fichiers musicaux ou cinématographiques. De leurs côté, des majors américains, comme la firme Warner Music semblent avoir pris conscience que rien n’arrêterait plus le téléchargement ‘sauvage’ de leurs produits culturels, et testent aux Etats-Unis, la mise en place d’une taxe similaire, sur les campus universitaires.
Il conviendra d’analyser le contenu prévu par le projet de loi, notamment sous l’angle du droit pénal (I), avant de se pencher sur les critiques formulées à son encontre (II).

AFP/ Infographie - Extrait du site http://www.lexpress.fr
I. LE CONTENU DU PROJET DE LOI HADOPI
A) Une procédure en plusieurs étapes
Les clés de la prévention et de la répression du piratage sont confiées à une autorité administrative, la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet (HADOPI). Les ordinateurs pirates repérés sont signalés à l’HADOPI qui déclenche le dispositif de riposte graduée,
- Dans un premier temps, l’internaute pris en faute reçoit un e-mail d’avertissement (« la recommandation »).
- En cas de récidive, il sera prévenu des risques encourus par lettre recommandée.
- Puis, s’il persiste dans son comportement, il sera sanctionné[7] sous la forme d’une suspension de son abonnement à Internet pour une durée de deux mois à un an, assortie de l’impossibilité de souscrire un autre abonnement auprès d’un autre opérateur. Il est également prévu que la suspension de la connexion internet n’affecte pas, en elle-même le versement du prix de l’abonnement au fournisseur du service[8].
- S’il plaide coupable, l’internaute a la possibilité de transiger[9] avec l’HADOPI afin de réduire le temps de suspension à une durée de un à trois mois. Si la suspension de l’accès à internet est susceptible de causer un préjudice important à la personne concernée, la sanction peut se traduire par un injonction (sous astreinte) de prendre les mesures nécessaires au non-renouvellement de l’acte, par exemple, l’installation d’un logiciel de surveillance permettant de s’assurer que l’ordinateur n’est pas utilisé pour le téléchargement illégal. La gradation du dispositif a pour ambition de décourager les internautes téléchargeant illégalement des œuvres grâce à son effet dissuasif. L’internaute pourra faire appel de la sanction, toutefois la procédure ne sera pas suspensive, ce qui signifie que son accès à internet sera coupé dans l’attente du règlement de son litige par un tribunal.
B. Un nouveau dispositif ‘pénal’ ?
Les mesures prises par l’HADOPI sanctionnent non pas le délit de contrefaçon (sanctionné par le juge pénal[10]) mais le défaut de sécurisation, c’est-à-dire l’obligation pour l’internaute de veiller à ce que son accès à internet ne soit pas utilisé afin de méconnaître les droits de propriété littéraire et artistique[11]. Même si la nuance peut paraître légère, elle est néanmoins très importante. Tout simplement par le fait que ce n’est pas l’auteur du téléchargement qui est visé, mais le titulaire de la connexion internet qui a permis le téléchargement. Cette distinction est majeure, d’autant plus que ce projet propose d’ériger en tant que preuve irréfutable d’identification de l’abonnée la seule adresse IP. L’article L. 336-3 du Code de la propriété intellectuelle tel qu’issu du projet de loi pose en fait une présomption irréfragable sur le titulaire d’accès, dans la mesure où il s’agit d’une obligation de faire dans un objectif de ne pas faire.
Selon cet article : « La personne titulaire de l’accès à des services de communication au public en ligne a l’obligation de veiller à ce que cet accès ne fasse pas l’objet d’une utilisation à des fins de reproduction, de représentation, de mise à disposition ou de communication au public d’œuvres ou d’objets protégés par un droit d’auteur ou par un droit voisin sans l’autorisation des titulaires des droits prévus aux livres Ier et II lorsqu’elle est requise. » Il s’agit en effet de veiller à ce que la connexion internet ne fasse pas l’objet d’un délit. Or, et par définition, la prévention des délits, est celle des missions dévolues à la police administrative. Il n’est jamais recherché si le titulaire de l’abonnement est l’auteur du délit. La loi pose donc les titulaires d’accès comme des supplétifs de la politique pénale du gouvernement, par la délégation forcée des missions de police administrative. En l’espèce, l’infraction n’est constatée QUE s’il y a atteinte au droit d’auteur, c’est-à-dire un délit. Sans cet élément extérieur, le manquement ne peut être constaté, l’infraction est donc conditionnelle.
L’existence de causes d’exonération[12] ne modifie pas la nature de la présomption, puisqu’elles ne permettent pas de la renverser.
· La mise en œuvre d’un moyen de sécurisation (logiciel avalisé par l’HADOPI), qui ne permettra pas l’arrêt des téléchargements. L’acceptation de ce logiciel implique la reconnaissance implicite des faits prétendument reprochés. L’article instaure une véritable obligation de police déléguée au logiciel.
· L’utilisation frauduleuse de la ligne par un tiers : Cette cause d’exonération reste à la charge de l’internaute et s’avèrera impossible à démontrer tant d’un point de vue matériel que financier. En pratique, le titulaire de la ligne ne pourra s’exonérer par ce moyen.
· La force majeure, interprétée de manière restrictive, n’aura également quasiment pas vocation à joue
II. LES CRITIQUES AU DISPOSITIF ETABLI
A) Des améliorations exigées au niveau national
Ø Sur la contrariété du projet aux droits fondamentaux
Il est avancé que le mécanisme de notification mis en œuvre par l’HADOPI serait contraire au droit à un procès équitable :
- Sur les notifications envoyées avant coupure, il n’existe à ce jour aucune possibilité de recours. Il s’agit pourtant en principe d’actes de l’administration (il ne s’agit pas d’un simple rappel à la loi), pour lesquels des contestations devraient pouvoir être engagées. - Il existe des risques d’erreurs dans l’envoi des notifications qui ne pourront pas être démontrées par le destinataire des courriers.
- Sur l’article L. 336-3 CPI, le dispositif visé entre dans le champ matériel de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme en tant qu’ « accusation en matière pénale. » En effet, il s’agit bien d’une norme de caractère général et la sanction qui lui est associée a bien un caractère essentiellement répressif et accessoirement préventif. Le même raisonnement peut également être appliqué à l’article L. 331-24 CPI. De la sorte, l’article 6 de la CESDH trouve bien à s’appliquer au regard du dispositif discuté. Et quand bien même l’HADOPI ne serait qu’un organe non-juridictionnel, elle se trouve soumise aux exigences impératives d’un procès équitable. - A aucun moment de la procédure, la personne concernée n’obtient d’informations sur le contenu des éléments téléchargés mis à disposition.
Ø Sur le risque de double peine :
Il est allégué que projet de loi ne prévoit aucune garantie à ce qu’il ne s’ajoute pas des poursuites pénales pour contrefaçon à l’infraction de « non-sécurisation de l’accès ». Ce postulat serait vrai à la condition que les sanctions prononcées pour cette infraction soient des sanctions judiciaires. Or, il n’en n’est rien. L’HADOPI est une autorité administrative, qui ne peut que prononcer des sanctions et non des peines. La critique selon laquelle le projet de loi instituerait une « double peine » n’est donc pas fondée.
Ø L’identification problématique de l’adresse IP :
En permettant à l’HADOPI de requérir l’identification des personnes liées à une adresse IP détectée par les sociétés d’auteur en dehors de toute intervention de l’autorité judiciaire, le projet de loi est contraire à la décision du Conseil Constitutionnel sur la constitutionnalité de la loi informatique et libertés lors de sa refonte en 2004[13]. Sa contrariété réside dans la suppression de la garantie principale ayant justifié la déclaration de constitutionnalité de l’article 9 de la loi informatique et libertés, à savoir l’intervention de l’autorité judiciaire. Par ailleurs, des acteurs privés sont chargés de relever les adresses IP, mais il n’existe à ce jour aucune garantie sur l’exactitude et la véracité des adresses IP collectées. Elles ne permettront dès lors pas d’établir la matérialité de la contrefaçon. Il sera par ailleurs impossible pour un utilisateur de prouver sa bonne foi dans la sécurisation de son accès au moment des faits qui lui sont reprochés.
Ø Un coût disproportionné
Le coût de l’HADOPI serait exorbitant pour le contribuable : 6,7 M€/an auxquels devront s’ajouter des millions de frais d’identification et d’envoi de courriers électroniques[14], soit plus de 10 M€ au total. Au final, les critiques formulées à l’encontre du projet de loi, sont pour la plupart justifiées.
B. La censure du dispositif français par le Parlement européen
Le Parlement Européen a adopté, le 6 mai dernier, l’amendement 138[15] du Paquet Télécom A l’origine, le paquet Télécom est un ensemble de réformes présentées en novembre 2007 par Vivianne Reding, la Commissaire européenne à la Société de l’Information, pour la révision des directives européennes à propos des communications électroniques.
Le texte, qui doit succéder à la réglementation de 2002, concerne la mise en place d’un marché intérieur des télécoms et les règles de concurrence. En théorie les contenus n’étaient pas concernés. Toutefois, petit à petit, au cours de l’année 2002, s’y sont greffés des articles relatifs au droit d’auteur, et en particulier à la loi Création et Internet en préparation en France.
L’amendement 138 invalide l’autorité administrative l’HADOPI en prévoyant qu’ « aucune restriction aux droits et libertés fondamentales des utilisateurs finaux[16] ne doit être prise sans décision préalable de l’autorité judiciaire[17] ». Si l’adoption de l’amendement n’est pas contraignant pour les Etats membres tant que le Paquet Télécom n’aura pas été voté, son adoption par une très large majorité[18] est un symbole très fort adressé au gouvernement français contre son projet de loi. Rappelons également que la Directive 98/34/CE pose qu’un Etat membre n’est pas en mesure de légiférer sur un sujet en discussion au niveau européen.
CONCLUSION : Il semble aujourd’hui que le futur réservé à la loi HADOPI soit très incertain. Il s’agit probablement d’une loi mort-née avant sa sortie qui ouvrira des brèches dans la protection des libertés individuelles sur internet. Les députés socialistes ont d’ailleurs utilisé l’article 61 de la Constitution afin de saisir le Conseil Constitutionnel le 19 mai dernier, ce dernier pouvant invalider tout ou partie du texte. La déconnexion de la riposte graduée est donc encore possible. Cette loi ne sera par ailleurs qu’une étape dans le débat animé faisant apparaître de nouveaux modèles dont les bénéficiaires ne sont pas encore connus : les artistes, les utilisateurs ou les majors…. Mais quoi qu’il en soit, la survie des droits d’auteur si elle n’est pas menacée, doit pour le moins être repensée.
LEGISLATION :
Projet de loi adopté par le Sénat après le vote de l’Assemblée Nationale du 12 mai 2009 :

BIBLIOGRAPHIE :
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X, Loi création et internet Hadopi, ce sera pour le 12 mai, http://wwww.techno-science.net
Erwan Carno, Un droit d’auteur pas si malmené, Libération, 6 mai 2005, http://www.liberation.fr
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X, Hadopi ou la déconnexion, Le Monde Diplomatique, 6 mai 2009, http://www.monde-diplomatique.fr
Astrid Girardeau, L’amendement 138 voté (contre toute attente), http://www.ecran.fr
Astrid Girardeau, Europe et Amendement 138 : Le débat n’est pas clos, http://www.ecran.fr
X, La loi Hadopi nuit à la création artistique et pénalise les « petits » artistes, http://www.ecrans.fr
X, Hadopi : Le vote reporté au 12 mai, Le Monde avec Reuters, 5 mai 2009, http:///www.lemonde.fr
Marc Rees, Hadopi et politique pénale : Quand le gouvernement s’invite à domicile !, 29 avril 2009
Laurence Neuer (avec Guerric Poncet), Hadopi, le contenu de la loi Création et Internet, 9 avril 2009, http://www.lepoint.fr
Maître Eolas, Breaking News, La loi Hadopi vient d’être rejetée par le Parlement, 9 avril.2009, http://www.maitre-eolas.fr
Anthony Lesme, Le côté obscur d’Hadopi, Pas net, 4 mai 2009
Asrid Girardeau, Amendement européen anti-Hadopi : La scission, http://www.ecran.fr
Samuel Laurent, Téléchargement : La loi de retour à l’Assemblée fin avril, 25 avril 2009, Le Figaro, http://www.lefigaro.fr
Noël Blandin, Loi Hadopi Création et Internet : La loi Hadopi ne passe pas, 9 avril 2009
Astrid Girardeau, Riposte graduée : L’amendement 138 de retour, 9 mars 2009 http://www.ecrans.fr
La quadrature du net, Hadopi : Riposte graduée, 9 février 2009
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[1] Du nom de la « Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des Droits sur Internet » qui l’a conçue [2] L’opposition (PC, PS, Verts et Nouveau-Centre) était majoritaire dans l’hémicycle au moment du vote [3] Rejet à 21 voix contre 15 [4] Toutes les dispositions qui ont été votées conformes en première lecture sont définitivement adoptées [5] 189 voix pour, 14 voix contre [6] A l’époque PDG de la FNAC [7] Nouvel article L. 331-25 CPI [8] Nouvel article L.331-28 CPI [9] Nouvel article L. 331-26 CPI [10] Ce dispositif n’exclut en effet absolument pas les éventuelles poursuites pénales devant un juge judiciaire. Le contrefacteur encourt toujours 300 000 euros d’amende et trois ans d’emprisonnement. [11] Nouvel article L. 336-3 CPI [12] Egalement prévues à l’article L. 336-3 CPI [13] Décision n°2004-499 du 29 juillet 2004 [14] Christine Albanel parle de 3 000 lettres recommandées d’avertissement par jour [15] L’amendement a été réintroduit début mars sous le numéro 46 [16] Comme le droit d’accéder à internet [17] Egalement appelé « amendement Bono » [18] 407 voix pour, 57 voix contre et 101 abstentions
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